Patrice Bastard, náš úžasný host z Francie

Soubor Echo děkuje našemu hostu Patricovi Bastardovi, skvělému režisérovi, který přijel do Brna na pozvání až z Francie. Obohatil nás zajímavými informacemi a my doufáme, že příště opět přijede, abyste ho mohli vidět v akci i vy, milí přátelé. Ti, co neslyšeli jeho přednášku, se mohou zde dočíst vše, o čem Patrice mluvil.

patrice

 

JOUER AVEC LE FEU

Le conférencier entre sur scène, il est vêtu façon dix-neuvième siècle. Il a un cierge à la main, il s’approche de la table ou du pupitre et allume avec le cierge une bougie. Soudain le cierge disparaître entre ses mains.

Bonjour Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs.

J’avoue que c’est un peu sérieux comme entrée en matière, aussi permettez-moi tout simplement un : Bonjour les amis !

Oui, Chers Amis,

Sachez que je suis heureux et honoré d’être ici parmi vous. Pour débuter cette courte conférence, je vais vous présenter une vidéo, il s’agit du film d’introduction du spectacle avec lequel nous tournons actuellement.

Projection du film : Spiritueuse (durée 3 minutes 38)

Ce petit court-métrage est l’adaptation d’une nouvelle d’un auteur Français très connu : Guy de Maupassant ! Mais j’y reviendrai plus tard.

Débutons mon propos. Jouer avec le Feu !

Jean Cocteau a écrit « Si le feu brûlait ma maison, qu’emporterais-je ? J’aimerais emporter le feu… »

Je vous propose en quelques minutes de partir avec moi, pour une balade amicale sur les rives de la passion, de vous emmener sur un terrain que certains connaissent sûrement qui est celui de la création et tout particulièrement la création sur la scène.

Tout d’abord quelques phrases en langue française où le mot feu est utilisé.

« Attention à ne pas se brûler les ailes !

Brûler les planches.

Tout feu, tout flamme !

Avoir le feu sacré.

Il n’y a pas de fumée sans feu.

Mourir à petit feu.

Attiser les braises.

Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu. »

Et vous ? Avez-vous également quelques phrases ou dictons où vous employez le mot feu ?

Un peu de philosophie.

Qui d’entre vous n’a pas d’ancêtres remontant à nos origines ? Vous Madame, n’auriez-vous pas quelque part dans votre arbre généalogique un australopithèque ? Vous Monsieur un quelconque homme de Cro-Magnon? Et vous Mademoiselle un lémurien ?

Atra ! Hou ! Hou !

Le conférencier se dirige au centre de la scène, il se transforme en homme préhistorique, simiesque et mime l’action de faire du feu. Au bout d’un instant, une lumière apparaît entre ses doigts, il souffle dessus et reviens à la table.

Dès que l’homme à l’origine de son origine a trouvé le moyen de faire du feu au fond de sa grotte, l’aventure de l’humanité a changé. Il a dû pour cela combattre une à une chacune de ses peurs : changements de saisons, affronter les éléments, orages, pluie, soleil et toutes manifestations qui rythment son quotidien, comme le passage du jour à la nuit, de la nuit au jour. Certains appellent cet évènement « La guerre du Feu », moi je vous propose de Faire la paix avec le feu. Je veux parler du feu intérieur.

Nous avons tous au fond de nous cette étincelle archétypale, qui dès l’enfance, au sein de notre foyer est là, et c’est à nous par un apprentissage constant de la vie, d’appréhender ce joyau et que nous essaierons d’adopter, d’entretenir, de nourrir pour aller ainsi le répandre, le faire partager, le mélanger à d’autres flammes afin d’enrichir cette lumière qui nous fait nous reconnaître entre humains, habitants de la planète Terre,  planète qui se refroidit.

Mais qu’en est-il pour la création ?

L’artiste, quant à lui, a le même souci, sauf que son brûlot se voit, se vit en plein jour, sous la lumière des projecteurs. Nous pouvons parler de foi, d’intimes convictions, de forces intimes et personnelles, de dévotion avec ou sans Dieu. Créer n’est pas un métier, c’est bien plus qu’une obligation, c’est une vocation. On entre en art comme on entre en religions, non pas dans les ordres, mais en désordre tout feu tout flamme. Avoir une idée, un tout début, un murmure, une inspiration quelconque et voilà que le processus créatif se met à l’œuvre. L’athanor (c’est cette grande cornue) est prêt à chauffer de tous les feux du Diable. Transformer le plomb en or, écrire un premier jet, raturer, gommer, mais toujours dans ce long processus entretenir ce nouveau feu follet. Puis, à force de sacrifices, de remises en question, de questionnements, retenir l’essentiel de cette idée, si petite au demeurant, minime est la flamme, mais l’important n’est-il pas de la nourrir ? Si l’idée est bonne, juste, en faire du sur-mesure afin d’apporter une nouvelle pierre. Mais d’où vient cette lueur d’idée, petite pensée échappée de notre moi ? Je n’ai pas la réponse, et peu importe, j’ajouterai seulement ceci : conscience et inconscience ont alors rendez-vous.

Seule la beauté sauvera le monde et vous, nous, nous en sommes tous responsables. C’est notre mission. Dans chaque acte de notre vie, et pas seulement au niveau de l’art, nous avons grâce à ce feu intérieur, l’immense possibilité d’aller vers l’autre, le soutenir, l’aider à se relever parfois. Mais aussi ce feu chauffe le cœur. Parlerais-je d’amour ? Vaste sujet. Dans notre vie intime d’humain, nous avons tous besoin, la nécessité d’aimer et d’être aimé. D’ailleurs, c’est aussi le feu de l’autre, des autres, qui nous fait grandir. Se tenir droit et sur scène et dans la vie, tendre une main entre passé, présent et avenir. L’artiste peut être un guide, un garant et témoin pour dénoncer, rendre beau, magnifier ce monde souvent complexe. Telle est la nature humaine, une confidence : un jour ou peut-être était-ce une nuit, j’ai eu un coup de foudre. Les éléments dans mon cœur et dans ma tête se sont déchaînés. Je tombais amoureux, amoureux fou d’une très jolie fille. Au même moment où j’étais sous le choc, j’ai vu dans les yeux de cette belle quelque chose qui sensiblement se métamorphosait. Oui, s’était bien une lumière douce et vive. Nous étions devenus Un. L’acte d’aimer peut être un acte de création (Le conférencier fait apparaître une fleur, en mettant le feu à un morceau de papier), par exemple, nous pouvons écrire quelques vers, comme :

« Une rose s’éveille et me sourit, elle ouvre pour moi ses pétales fleuris, je les caresse un à un, et les jette au travers du matin, de l’un d’eux se dégage une goutte de rosée, comme une larme d’amour oubliée. »

Mais la frustration aussi peut être un élément décisif pour créer. Je suis en manque, j’aimerais tellement que tu sois là, que tu reviennes, que le seul outil que je possède au fond de moi, c’est justement ce feu sacré. Si proche du sacrifice, qui va me faire inventer, imaginer, peindre sur la toile, écrire mes bonheurs, chagrins, doutes, tourments et inquiétudes de toutes sorte. Je pense à toi, mais tu n’es pas là, alors comment vais-je faire pour combler ce vide ? Par un tour de passe-passe, la magie fera le reste. Je vais t’imaginer. Oui, maintenant, tu es là. Je t’immortalise par l’acte d’écrire, de peindre, dessins, sculptures, photos et films. Tout support est fait pour engendrer, cristalliser : émotions, désordres, révolution et troubles de toutes sortes.

D’ailleurs vous avez sûrement constatez cette rencontre incroyable entre une œuvre et vous-même ? Imaginez : vous vous trouvez dans un musée, vous passez d’un tableau ou d’une statue à une autre. Vous vous baladez tranquillement, l’esprit ouvert à la beauté. Et puis là : Badaboum ! Vous vous retrouvez devant une œuvre, un tableau par exemple et vous êtes en extase presque. Face-à-face avec une œuvre qui vous attire, vous fascine, vous magnétise. Un dialogue alors débute entre vous et la peinture. Oh, c’est un dialogue discret, secret même. Mais à ce moment-là, il y a bien un échange d’émotions ou du moins un échange de message. L’artiste à l’origine de cette toile y a déposé son savoir-faire, son génie, ses couleurs, son univers mais aussi un peu de sa lumière, de son feu sacré.

Qu’en est-il pour le théâtre ? En général, à l’origine d’un projet il y a un texte, une pièce de théâtre choisie soit par des producteurs, soit le plus généralement par un metteur en scène. Ce choix s’est fait pour plusieurs raisons : à l’intérieur de l’œuvre, l’auteur y a décrit un univers, une époque, un temps, un ou plusieurs lieux, une situation, un enjeu (politique, social, comédie, drôle ou dramatique) et bien sûr des personnages. Dès l’instant où le metteur en scène a fait le choix de cette pièce, il y a déjà une rencontre. Le génie de l’auteur, le feu de l’artiste figure à l’origine du texte qui sera représenté. Le metteur en scène, quant à lui, va se contenter de raviver et de souffler sur les braises. Il sera au service de l’auteur bien sûr, mais tout en lui restant fidèle, il ajoutera lui aussi sa part de créativité, sa part de feu sacré. Tout est affaire de création, puis vient la distribution des rôles, acteurs et actrices, puis le travail sur les décors, la musique, les sons, images si il y a une utilisation de la vidéo, et bien sûr sur la création des lumières. Le tout est une alchimie incroyable, le metteur en scène est le responsable de l’harmonisation, de l’homogénéité. Il doit à tout moment garder une vue globale de l’ensemble. Que le feu sacré qui se trouve au cœur de l’œuvre à l’origine soit alimenté, enrichi par chacune et chacun des artistes associés à l’œuvre. Imaginez : un Feu + un Feu + un autre Feu, une flamme et encore une flammèche, nous sommes assis sur un chaudron ardent. Et puis vient l’heure de la première représentation. Les comédiens vont entrer en scène et s’adresser à ce fameux quatrième mur qu’est le public.

Actuellement c’est vous toutes et tous qui formez ce quatrième mur.

La transmission se fera et qui sait ? Si le feu originel de l’auteur amplifié par tous ces autres feux, par toute la chaîne d’artistes qui ont contribué à ce spectacle, touchera, émerveillera, surprendra, interrogera, fera trembler, rire ou pleurer, le public présent. Si le succès est au rendez-vous, celui-ci repartira satisfait et peut-être enrichi, l’opération alchimique aura alors réussi. Le plomb aura été changé, transmuté en or pur.

Pour la construction d’un personnage, le comédien part d’une matière brute qui est lui, c’est-à-dire son corps, ses sens et son esprit. Par le biais du texte et du rôle qu’il aura à interpréter, sous les attentions et directives du metteur en scène, il va élaborer son personnage. Là aussi, il va devoir raviver, entretenir sa flamme intérieur afin de mettre le feu aux poudres, le feu aux planches, expression purement française, qui veut dire mettre le feu sur scène. Dans l’histoire du théâtre, nous trouvons diverses théories sur le comportement et le mode d’interprétation du comédien. Je m’arrêterai sur seulement deux théories, celle de Diderot (qui est d’ailleurs l’un des premiers théoriciens du théâtre) et Stanislavski, grande figure du théâtre du 20ème siècle.

Dès 1773, Denis Diderot décrit dans son livre « le paradoxe du comédien », le contraste entre l’expression du corps et l’absence d’émotion ressentie de la part de l’acteur, il joue sans éprouver. Il rit sans être gai, pleure sans être triste. L’acteur se sert de son corps comme d’un instrument. Le paradoxe du comédien met donc en évidence l’écart qui peut exister entre le corps et le psychisme. Il y a donc sur ce texte de Diderot un paradoxe qui explique bien la forme du comédien.

En opposition ou plutôt en complémentarité, Constantin Stanislavski était un homme très engagé dans son art, comme comédien mais aussi metteur en scène. Jouer juste, jouer vrai était son obsession. Stanislavski dans les années 40 a mis au point un système de jeu afin de répondre aux exigences naturalistes d’auteurs tels qu’Anton Tchekhov et Maxime Gorki. Il propose un jeu fin, léger, sensible, profondément humain. Ses propos, incroyablement modernes, correspondent parfaitement  à la vision du théâtre d’aujourd’hui, basé sur la sincérité du jeu et de l’émotion.

Une phrase extraite de « La formation de l’acteur », l’un de ses plus célèbres ouvrages daté de 1936 : « Un rôle qui est construit sur la vérité grandira, tandis que celui qui repose sur des stéréotypes se desséchera. »

Peu importe que le jeu soit bon ou mauvais, l’important c’est qu’il soit vrai. Seul le subconscient peut procurer l’inspiration dont nous avons besoin pour créer.

Si l’acteur doit veiller à ne pas se brûler les ailes sur scène, rien n’empêche qu’il peut brûler de l’intérieur. Pourquoi pas, du moment qu’il soit bon, juste, juste à sa place. Nous remarquons aussi chez certains comédiens, lorsqu’ils sont sur scène, qu’il se dégage d’eux une sorte de magnétisme, ce que certains nomment tout simplement la présence de l’acteur, Tout simplement, mais ce n’est pas aussi simple. Comment en effet un tel phénomène peut-il être créé et pourquoi chez d’autres il n’a pas ou presque jamais lieu ? Que de questions…

Un jour, un journaliste a posé à François Truffaut la question suivante : Pour vous qu’est-ce que le génie ? Il répondit : Je dirai que nous pouvons tenter de définir le génie par la règle des trois T.

Du Talent, du Travail et… du Travail.

Travail, concentration, une bonne respiration. L’acteur peut être animal, magnétique, et ce dans n’importe qu’il rôle qu’il aborde.

Prenons un exemple : Marlon Brando. Bon j’espère que cet immense acteur du siècle dernier vous dit quelque chose. Et puis peu importe, prenons donc son exemple et décryptons : mauvaise diction, pas de réelle envie de devenir acteur, peu de rôles au théâtre et au cinéma, susceptible, taciturne, caractériel… bref que se passe-t-il alors dans ce cas précis ? S’agirait-il tout simplement d’une géniale exception ?

Marlon Brando suit un peu par hasard le cours de formation d’acteurs de Stella Adler et la méthode de Constantin Stanislavski. Nous y revenons. Marlon Brando développe une nouvelle façon d’interpréter les rôles, fondée sur l’improvisation et l’oubli du scénario originel, pour un approfondissement psychologique du personnage jusqu’à l’excès. Il ne fait pas semblant d’être un autre, mais incarne un personnage, physiquement et mentalement : il ne joue pas en imitant, il devient. Ce qu’il y a de magique avec le cinéma, c’est que nous avons pu cristalliser l’empreinte de ce génie, l’ADN de cet animal extraordinaire, caméléon parmi les caméléons, il est définitivement gravé sur la pellicule. Je vous propose de regarder un extrait du film Le dernier tango à Paris, un film de 1972 :

Extrait vidéo. Durée : 4 minutes

Le réalisateur de ce film, Bernardo Bertolucci, a déclaré après le tournage, qu’il avait guidé voire manipulé Marlon Brando, afin que ce dernier se lance dans une improvisation. C’est ainsi que ce dernier se livre sur son passé et notamment sur les rapports avec ses parents durant l’enfance.

Aujourd’hui, parmi les grands acteurs contemporains qui pourrions-nous citer ? (Un temps au cas où quelqu’un souhaite répondre) Tom Hanks ? Ryan Gosling ? Edward Norton ? Matthew Mc Conaughey ? Leonardo DiCaprio ? Brad Pitt ? Jeremy Irons ? Kevin Spacey ? Jessica Chastain ? Scarlett Johansson ? Meryl Streep ? Isabelle Adjani ? Mélanie Laurent ? Marion Cotillard ? Jean-Hugues Anglade ? Gérard Depardieu ?

Dans tous les cas, l’acteur doit se protéger, il doit se masquer.

Je vous propose un court voyage souterrain ou sous cutané, devrai-je dire, au pays du masque, en passant par un historique succinct.

Tout d’abord un peu d’histoire. Le masque du théâtre et celui des danses sacrées est la manifestation du soi universel. L’acteur ou le porteur est la vie même. Celle qui donnera le souffle d’un personnage ou d’un animal. Il saura le catalyser d’une somme d’émotions profondes, superficielles, ou bien divines. Qu’ils s’agissent d’un roi, d’un vieillard, d’une femme ou bien d’un serviteur, le symbolisme du masque s’est prêté à des scènes dramatiques dans des pièces ou bien dans des films, où la personne s’est identifiée à son masque qu’elle ne peut plus s’en défaire. Elle est devenue l’image représentée.

C’est également le reflet d’une création inspirée de la vie et de l’intemporel. Il est aussi le reflet du divin, où les dieux et les diables se vouent à l’éternelle dualité. Parfois il est le soleil qui traverse le rayonnement spirituel. Dans les masques carnavalesques, l’aspect intérieur ou satanique est exclusivement manifesté en vue de son expulsion. Il est libérateur. je pense notamment au XVIIIème siècle, pendant le carnaval de Venise, où derrière le masque, chacun se livrait à toute sorte d’excès et de débauches.

Il l’était aussi lors des antiques fêtes chinoises du nô, correspondant au renouvellement de l’année. Il ne cache pas mais révèle au contraire des tendances inférieures qu’il s’agit de mettre en fuite. Le masque ne s’utilise, ni ne se manipule jamais impunément. Il est l’objet de cérémonies rituelles non seulement chez les peuples africains, mais aussi on le retrouve au Cambodge entre autre. Il peut être dangereux pour les porteurs, au cas où ceux-ci violeraient les règles divines établies. Chez les Egyptiens, le masque funéraire est le logement de la mort momie des ossements. Ce maintien n’est pas sans danger, lorsqu’il ne s’agit pas d’un individu qui est parvenu à un certain degré d’élévation spirituelle. Le masque est destiné à fixer l’âme errante. Chez les Iroquois, les danses masquées révèlent toute du deuxième jumeau : le mauvais frère. Leur fonction est essentiellement médicale. Elles préviennent et guérissent aussi bien les maladies physiques que psychologiques. Les danses en procession masquée évoquent la fin des travaux saisonniers, les évènements des origines et l’organisation du monde. Le masque ranime à intervalles réguliers les mythes qui prétendent expliquer les origines et les coutumes quotidiennes.

Le masque dans les rites initiatiques a un caractère magique. Il incarne le génie qui instruit les hommes. Le sorcier insuffle dans l’adolescent cette persuasion qu’il meure à sa condition ancienne pour naître à sa condition d’adulte. Le masque est aussi l’instrument destiné à capter la force vitale qui s’échappe d’un être humain ou d’un animal au moment de sa mort.

Mais maintenant, j’aimerais vous parler d’un autre masque, peut-être même de son origine, je veux parler du visage. Combien de fois avons-nous l’occasion de nous regarder en face ? De se dévisager sans pour cela faire excès de narcissisme. Notre visage est un bien mystérieux paysage. C’est au travers de cette singulière contrée que je vous propose de voyager.

Nous sommes responsables de notre masque car le visage est bien un masque au cuir vivant habité par l’acteur de notre conscience. Il nous sert de rempart pour assurer toute défense et contrer toutes attaques psychologiques.

Mais il est aussi le reflet joyeux ou triste de notre personnalité. Regardez l’enfant, son masque fait d’innocence et de pureté, est en corrélation totale avec son cœur. Avec le temps et l’âge, l’adolescent, au travers des métamorphoses de la vie se crée inconsciemment un visage plus sensitif, masque de nerfs et de vibrations, les doutes l’assaillent, les premières déceptions l’agressent et les joies le neutralisent : il veut être. Plus tard, adulte, notre propre visage reflète notre cheminement. Il est une parfaite cartographie de notre parcours. Pour certains, le mutisme polit à jamais un visage inexpressif. Les épreuves et les erreurs de chacun y creusent des rides et dessinent des rictus plus ou moins harmonieux. Même le vice ne peut rester ici caché trop longtemps. Il suffit de remarquer le masque parfait d’un hypocrite pour en deviner le visage d’un infortuné.

Chacun de nous connaît de vénérable vieillard où il se lit sur leur face une certaine sérénité et un calme absolu. Est-ce pour cela que les tempêtes et les tourments de la vie ont déserté son crâne ? Non, je crois que c’est la sagesse et l’acceptation de la mort qui font du masque un visage parfait.

J’aimerais faire une parenthèse et vous faire la remarque suivante sans pour cela faire de la nécrologie de salon : nous avons tous eu l’occasion, hélas, de voir le visage d’un mort ou d’un mourant. je me suis fait cette réflexion, quel calme ! Quel rayonnement ! Un sommeil plus que sommeil, un détachement où le repos devient grâce.

J’aurais pu vous parler de divers masques encore, je pense au clown, symbolisant le roi mort, j’aurais pu citer les heaumes des valeureux chevaliers du saint Graal qui rendent invisibles et invulnérable. Du rimmel et du rouge à lèvres codant ainsi les jeux de la séduction et de l’amour, des grimaces du bouffon incarnant la conscience ironique en ridiculisant l’autorité et en nous rappelant nos travers. Mais je pense que tous ces derniers exemples peuvent être résumés royalement dans ce court extrait d’une des plus belles pièces de Shakespeare, Hamlet. Celui-ci désœuvré et à la recherche de la vérité, se retrouve dans la fosse d’un cimetière tenant à la main le crâne de son bouffon disparu, Yorick :

„Hélas pauvre Yorick ! Je l’ai connu, c’était un garçon d’une verve infinie, d’une fantaisie exquise. Il m’a porté sur son dos mille fois. Et maintenant, quelle horreur, il cause à mon imagination ! Le cœur m’en lève. Ici pendaient des lèvres que j’ai baisées, je ne sais combien de fois. Où sont vos plaisanteries maintenant ? Vos escapades ? Vos chansons ? et ces éclairs de gaieté qui faisaient rugir la table de rire ? Quoi ? Plus un mot à présent pour vous moquer de vos propres grimaces ? Plus de lèvres ?… Allez maintenant trouver Madame dans sa chambre et dites-lui qu’elle a beau se mettre un pouce de fard, il lui faudra qu’elle vienne à cette figure-là ! Faites la bien rire avec ça…“

Mais revenons à la réalité, revenons un peu sur terre. Je voudrais à présent vous décrire le spectacle avec lequel nous nous produisons actuellement, il s’agit de « Valses et tourments avec Maupassant », spectacle composé de 9 nouvelles de l’auteur. Vous connaissez Guy de Maupassant ?

Quelques mots sur l’auteur :

Guy de Maupassant est un écrivain français né le 5 août 1850 au château de Miromesnil à Tourville-sur-Arques (Seine-Inférieure) et mort le 6 juillet 1893 à Paris.

À Paris, Guy de Maupassant passe dix années comme commis d’abord au ministère de la Marine puis au ministère de l’Instruction publique où il est transféré en 1878 grâce à Flaubert ; il y restera jusqu’en 1882. Le soir, il travaille d’arrache-pied à ses œuvres littéraires. En février 1875, il publie son premier conte, La Main écorchée, sous un pseudonyme.

Lié à Gustave Flaubert et à Émile Zola, Guy de Maupassant a marqué la littérature française par ses six romans, dont, Bel-Ami en 1885, et surtout par ses nouvelles (parfois intitulées contes) comme Boule de suif en 1880, les Contes de la bécasse (1883) ou Le Horla (1887).  Vous connaissez ? Certains ont-ils déjà lu une nouvelle ou un roman de Maupassant ?

Ces œuvres retiennent l’attention par leur force réaliste, la présence importante du fantastique et par le pessimisme qui s’en dégage le plus souvent, mais aussi par la maîtrise stylistique. La carrière littéraire de Maupassant se limite à une décennie — de 1880 à 1890 — avant qu’il ne sombre peu à peu dans la folie et ne meure peu avant ses quarante-trois ans.

Mais comment est né ce projet, quel processus a-t-il suivi ? Je vais tout vous dire.

Un jour, l’une des actrices de la Compagnie me dit : tiens j’ai vu hier soir à la télévision un téléfilm qui était formidable, il s’agissait de Boule de suif d’après Guy de Maupassant. Renseignements pris, effectivement cette belle série télévisuelle était entièrement consacrée à Guy de Maupassant, 18 téléfilms sur trois saisons. Donc, revenons à cette actrice qui la bouche en cœur me dit : Cela ne te dirait pas de monter un spectacle sur Maupassant en adaptant des nouvelles par exemple ? Je nous verrais bien partir vers une nouvelle aventure et pourquoi pas celle-ci ? Donc, je me suis plongé dans l’œuvre de cet auteur. 8 mois de lectures, près de 120 nouvelles et 4 romans. Je me suis amusé chaque jour non seulement à lire mais à résumer chacune des nouvelles. Puis j’ai fait un premier choix et puis surtout je voulais vite vérifier si j’étais capable d’adapter Maupassant pour le théâtre. Je ne voulais pas le trahir, ce que j’ai fait par la force des choses. J’ai donc fait un premier essai d’adaptation avec la nouvelle Boule de suif. 40 pages à adapter et à mettre en scène sur une durée de 18 minutes environ. J’avais, je l’avoue, beaucoup de scrupules et de complexes, car s’attaquer à une œuvre aussi belle, précise et classique, c’est un réel défi. Bref ! Je me suis lancé et puis après le premier résultat, j’ai organisé avec les comédiens une première lecture autour de la table. J’ai pu ainsi rectifier chaque réplique, les adapter, les alléger, les épurer. Nous avons ensuite débuté les répétitions avec onze comédiens sur scène. Cela a duré une année pleine, entre les décors et les costumes, car un défi et pas des moindres était d’interpréter une quarantaine de personnages. Qui dit quarante personnages différents dit quarante costumes ! En fait, ce que j’ai dit aux comédiens avant le début de cette aventure, c’est qu’ils seraient chacun le héros de l’une des 9 nouvelles retenues, si bien que chacune et chacun ont trouvé une réelle motivation et un défi à relever. Voilà, nous jouons « Valses et tourments avec Maupassant » depuis le début de l’année, d’autres dates sont affichées, notamment à la fin du mois où

Est-on toujours sûr de voir ce que l’on voit ? Par exemple ceci : il s’agit d’une petite balle en mousse rouge, mais pourquoi pas aussi d’un nez de clown ou bien plus étrange de ceci : la balle se transforme en cube rouge !

Jouer avec le Feu ! Au théâtre, le comédien joue la comédie, joue à jouer. Cela donne un côté ludique, un retour à l’enfance à ce long travail méticuleux. Petits, nous jouons aux gendarmes et aux voleurs. En ce qui me concerne, c’étaient plus les voleurs qui m’attiraient. Jouer avec le feu, le comédien se consume sur scène, il donne, offre aux spectateurs sa passion, son inspiration. Bref ! Il donne tout. Il s’agit presque et en exagérant un peu d’un sacrifice. Mais à chaque soir, le Phénix renaît de ses cendres. Avez-vous remarqué, pour ceux et celles qui ont déjà joué devant un public, le trac que l’on ressent avant de débuter le spectacle ?

PAUSE

Je vais vous lire à présent un extrait d’une pièce que j’ai écrite il y a quelques années autour de l’œuvre de Shakespeare, je m’étais amusé à l’époque à chercher toutes remarques ou conseils concernant le théâtre dans le théâtre, le jeu du comédien, ainsi que de la mise en scène, et voilà ce que cela a donné :

« Le comédien est la synthèse charnelle des temps anciens, futurs et nouveaux, il faut l’aimer plus que soi-même. Aussi cette nuit encore, je serai un morceau inachevé de l’univers, une poussière d’étoile pour un bonheur expiré. L’agonie, l’amour et la vie transcenderont mon corps et mon visage, je nourrirai de sentiments divers toutes les vibrations qui viendront me soutenir. Telles les vagues des tempêtes venant s’écraser sur les rochers de mon rivage, je vomirai des sentiments vers vous, jeunes spectateurs, apprentis des arts. Je suis vous et vous êtes moi. De la colère à l’attachement profond, je veux, entendez-moi, être un seul et unique enfant de la boue, là où la matrice mère m’a fait naître, de là je me relèverai pour vous brandir à bout de bras, le miroir de votre âme. Une fois endormi, le rêve peut venir effleurer la joue du dormeur; ce faux sommeil de la mort m’est le plus gracieux de tous les songes. Des fois, mon visage se flétrit par la démence, du masque rieur au masque pleureur, les deux, tel Janus, s’abouchent dans un même souffle. Donnez-moi l’homme qui n’est pas l’esclave de la passion et je le porterai dans le fond de mon cœur. Oui, dans le cœur de mon cœur ! L’acteur se nourrit de l’air et des promesses des temps, il vit de la nourriture du caméléon. »

C’était comme si à l’intérieur de soi, il fallait qu’une alchimie se mette en place. Concentration, revoir son texte, décontraction de la mâchoire, rassurer ses petits camarades pour mieux se rassurer soi-même, puis le rideau se lève. Les lumières montent et c’est le silence. Un silence exclusif. Est-ce bien mon cœur que j’entends battre ? Il est urgent de dire la première phrase, de donner la première réplique. Puis, le miracle s’accomplit. La comédienne, le comédien que nous sommes se met à jouer réellement, pour de faux mais avec vérité. Le trac se transforme en force vive, vous prenez de la puissance, votre personnage enfin existe. Mais dans tous les cas, c’est vous le maître et c’est à vous de maîtriser la bête. Etre un autre, que ce soit une jeune nonne, un monstre ou bien tout autre, est un acte de création pure. Là, il ne s’agit pas d’imitation, car c’est en allant chercher au fond de soi ses propres sentiments, dans sa chair et dans sa mémoire, que le travail artistique s’opère. Avez-vous remarqué aussi ? Ce grand silence quand vous êtes en train de jouer ? Quand tout se passe au mieux, vous créez un fil entre vous et le public, le lien existe, un dialogue privilégié  se forme. À la fin de la représentation, votre corps et votre esprit sont chargés d’une énergie difficile à décrire. Montée d’adrénaline, la drogue est si douce qu’il faudra plusieurs heures pour trouver le sommeil. Une chose est sûre, en accomplissant son travail de comédien avec la plus grande rigueur, il est primordial de garder non seulement le sérieux du travail bien fait, mais et surtout d’avoir au fond de soi la notion de plaisir. Car il s’agit aussi d’une histoire de plaisir. Et si c’était cela alors le Feu qu’il fallait coute que coute transmettre au public ? Offrir des émotions, un morceau de culture, des interrogations de toute nature, une porte ouverte vers l’inconnu. Une œuvre d’art, quel qu’elle soit, est un flambeau, une lumière, flamme de bougie, qui tente d’éclairer, de déchiffrer ce grand mystère qu’est l’être humain. Artistes en devenir, vous toutes et tous, je vous salue et vous souhaite d’aller toujours plus loin pour tenter à votre tour d’éclairer ce monde, quitte à vous brûler les ailes.

Chers amis, nous arrivons à la fin de ce court exposé, « Jouer avec le feu », j’ai tenté ce soir de créer à mon tour un lien entre vous et moi. Peut-être un dernier mot :

Si un jour, vous vous mettez à douter. Pensez qu’il y a mille et une façons de ranimer la flamme. Tout comme ceci par exemple. Le conférencier souffle sur la bougie, elle s’éteint, puis à l’aide d’une allumette crée à nouveau de manière magique une nouvelle flamme sur la bougie.

La lumière est là, elle est revenue. Elle est précieuse mes amis. Prenez-en soin pour aller plus tard la faire partager avec foi, espérance et créativité.

Le conférencier se saisit d’un foulard sombre, du chapeau haut de forme posé sur la table, il fait tomber une pluie de pois blancs qu’il projette sur le foulard. Ce dernier se recouvre des pois. Il noue alors le foulard autour de son cou, pose le chapeau haut de forme sur la tête, salue et se retire.

Notes retirées mais pouvant être dites le jour J. (Extrait de la pièce Hamlet, de William Shakespeare.)

« Ne braillez pas votre tirade comme le font beaucoup de nos acteurs. Ne sciez pas trop l’air ainsi avec votre bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du torrent, de la tempête, et, je pourrais dire, du tourbillon de la passion, vous devez avoir et conserver assez de modération pour pouvoir la calmer. Oh ! Cela me blesse jusque dans l’âme, d’entendre un robuste gaillard, à perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en haillons. Ne soyez pas non plus trop apprivoisé, mais que votre propre discernement soit votre guide. Mettez l’action d’accord avec votre parole, la parole d’accord avec l’action, en vous appliquant à ne jamais violer la nature; car toute exagération s’écarte du but du théâtre qui, dès l’origine comme aujourd’hui, a eu et a encore pour objet d’être le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l’infamie sa propre image, et au temps même sa forme et ses traits dans la personnification du passé. Maintenant, si l’expression est exagérée ou affaiblie, elle aura beau faire rire l’ignorant, elle blessera à coup sûr l’homme judicieux dont la critique a plus de poids que celle d’une salle entière. » 1601